
Partie 2 de la tribune du sénateur Jean Bamanisa Saïdi
Dans la deuxième partie de sa tribune consacrée au « Pacte de Méritocratie Politique par un Renouveau Technocrate, Patriotique et Nationaliste », le sénateur Jean Bamanisa Saïdi déplace le débat du terrain des principes vers celui des résultats. Son interrogation est directe : combien le clientélisme coûte-t-il réellement à la République ?
L’ancien gouverneur de la Province Orientale et de l’Ituri s’appuie sur cinq chiffres qu’il présente comme autant de révélateurs des dysfonctionnements de l’État : 5 % du PIB de dépenses fiscales, 5,3 milliards de dollars de pertes cumulées des entreprises du Portefeuille entre 2014 et 2023, 3 milliards de dollars d’importations alimentaires annuelles, 41,8 % d’enfants en retard de croissance et 36 gouvernements depuis l’indépendance. Pour lui, ces données ne relèvent pas d’une fatalité. Elles résultent de choix politiques et administratifs, donc peuvent être corrigées par d’autres choix.
Le clientélisme au cœur des blocages
Dans son analyse, Bamanisa établit un lien entre la faiblesse des politiques publiques et la manière dont l’État sélectionne ses responsables. À ses yeux, le problème ne réside pas seulement dans l’insuffisance des ressources, mais dans leur mauvaise orientation, leur gestion et l’absence de continuité dans l’action publique.
Kinshasa constitue, selon lui, un exemple particulièrement visible. Les travaux routiers se succèdent, mais les ouvrages se dégradent rapidement. Le sénateur met en cause l’opacité de certains marchés, les intermédiaires, la sous-traitance en cascade et l’absence d’une conception globale des infrastructures, notamment en matière de drainage et de réseaux techniques.
Son constat dépasse la seule question des routes : l’État investit, inaugure, puis peine à assurer le suivi et l’évaluation des ouvrages. Le véritable enjeu, soutient-il, est donc de passer d’une culture de l’annonce et de l’inauguration à une culture du résultat, de l’entretien et de la reddition des comptes.
À l’Est, reconstruire l’État plutôt que multiplier les arrangements
Sur la situation sécuritaire dans l’Est, le sénateur adopte un ton plus politique. Il décrit un territoire où se sont développées des formes d’autorités parallèles et estime que la reconstruction ne peut pas reposer uniquement sur la multiplication des accords politiques.
C’est dans cette perspective qu’il défend son PLAN GÉNÉRATION EST-RDC 2050, articulé autour des infrastructures, de l’emploi et du rétablissement d’une administration effective. Sa question touche directement à la qualité des dirigeants chargés de conduire cette reconstruction : comment réussir une transformation de long terme lorsque les postes stratégiques sont attribués selon la proximité politique plutôt que selon l’expérience et la connaissance des réalités locales ?
Ressources naturelles : le paradoxe d’un pays riche qui perd de l’argent
Le même raisonnement s’applique aux ressources naturelles. Bamanisa revient sur les dossiers pétroliers de l’Atlantique et du Graben Albertine pour dénoncer ce qu’il considère comme une gestion insuffisamment stratégique des intérêts nationaux.
Sa formule résume son accusation : « Nous avons ainsi réussi ce prodige de perdre de l’argent sur un pétrole que nous n’avons jamais produit. »
Pour lui, la question n’est donc pas seulement de disposer de ressources naturelles, mais de savoir négocier, contrôler, exploiter et protéger les intérêts de l’État. Cette approche vaut également pour l’agriculture, secteur dans lequel il dénonce la succession des responsables, les projets abandonnés, la mauvaise qualité de certains intrants et l’absence de continuité dans les politiques publiques.
Agriculture, urbanisation : le prix de l’improvisation
La dépendance alimentaire apparaît comme l’un des symptômes les plus préoccupants de cette situation. La RDC dispose d’immenses potentialités agricoles, mais continue d’importer massivement des produits alimentaires. Bamanisa y voit un transfert de revenus qui aurait pu bénéficier aux producteurs congolais.
Il établit aussi un lien entre la qualité de l’alimentation, le capital humain et la productivité future. Le retard de croissance des enfants, qu’il chiffre à 41,8 %, n’est donc pas présenté uniquement comme une question sanitaire : il constitue, selon lui, une perte de potentiel humain pour les décennies à venir.
L’habitat complète ce tableau. L’urbanisation rapide, l’absence de planification foncière efficace et la faiblesse du respect des normes exposent les villes à des problèmes qui deviennent plus coûteux à corriger avec le temps. Pour le sénateur, une ville mal planifiée finit par faire payer ses erreurs à toute une génération.
Quatre profils pour gouverner autrement
La partie la plus politique de la tribune intervient lorsque Jean Bamanisa Saïdi distingue quatre profils nécessaires au fonctionnement d’un État moderne : l’homme politique, l’homme d’État, le technocrate et l’expert militaro-administratif.
Le premier travaille principalement dans le temps électoral. Le deuxième raisonne à l’échelle d’une génération. Le technocrate transforme une orientation politique en programme, budget, calendrier et indicateurs de résultats. L’expert militaro-administratif apporte, dans un pays marqué par les conflits, la discipline d’exécution et les capacités nécessaires à la restauration de l’autorité de l’État.
L’enjeu, selon Bamanisa, n’est pas de remplacer la politique par la technocratie. Il s’agit plutôt de mettre les compétences au service de la décision politique, en faisant de la complémentarité des profils un principe de gouvernance.
Cette proposition constitue le cœur de son plaidoyer : sortir d’un système où l’appartenance, la proximité ou la loyauté personnelle peuvent primer sur l’expérience et les résultats. Pour le sénateur, la RDC ne manque pas uniquement de ressources ; elle souffre aussi d’un déficit de sélection, de responsabilité et de continuité dans l’action publique.
La question devient alors celle du choix des hommes et des femmes appelés à exercer les responsabilités publiques. C’est précisément sur ce terrain que son Pacte de Méritocratie Politique entend ouvrir le débat : faire de la compétence, de l’intégrité, de l’expérience et de l’obligation de résultat des critères centraux de la gouvernance congolaise.